«Si quelqu’un m’aime, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive» (Lc 9,23)

Retable d’Issenheim, Mathias Grunewald

Comment pouvaient-ils trouver un sens à ce signe insensé du serpent de bronze dressé sur un mât, et rendant la vie à des mourants qui regardaient vers lui, sans tomber dans la superstition ? On comprend qu’un jour le roi Ézéchias ait fait mettre en pièces cet objet devenu une idole (2 R 18,4). 

Mais pourquoi donc le Seigneur en personne serait-il intervenu pour dire à Moïse : «Fais-toi un serpent et dresse au sommet d’un mât. Tous ceux qui auront été mordus, qu’ils regardent vers lui et ils vivront !» (Nb 21,4.9). 

Dans la longue traversée de cette vie semée d’embûches, où, comme aux premiers jours de la Genèse, le serpent du mal (Gn 3,1) «rôde autour de nous cherchant qui faire tomber» (1 P 5,8), nous avons tôt fait de voir que le mal est présent partout : nous naissons dans un monde où il était avant nous ; nous avançons sur une route où il sévit autour de nous, et nous le retrouvons inscrit jusqu’au fond de notre être. Subi ou commis, il est là. Et, comme les Hébreux au fond de la Araba, «des profondeurs nous crions vers le Seigneur» (Ps 129,1) ; et avec l’apôtre, chacun de nous se prend à redire peut-être : «Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps qui me voue à la mort ?» (Rm 7,24) 

Oui, qui nous délivrera ? qui nous sauvera du mal ? Cri séculaire de l’homme, dont aucun d’entre nous ne peut nier qu’il fut un jour ou l’autre le sien. 

Le soir vient de tomber sur la ville de Jérusalem. Dans la nuit qui symbolise celle de nos recherches, de nos peurs, de nos solitudes, Nicodème est venu trouver celui qui «sait ce qu’il y a dans l’homme» (Jn 2,24). «Renaître d’en haut… naître d’eau et d’Esprit… croire aux choses du ciel..». (Jn 3,3-12). 

À travers ce Pharisien qui interroge le Fils de l’homme nous voici «tous enseignés par Dieu» (Jn 6,15). Car, celui qui parle ainsi dans le secret de cette nuit c’est «celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme qui est au ciel» (Jn 3,13). Et il proclame : «Comme Moïse éleva le serpent au désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l’homme afin que tout homme qui croit ait par lui la Vie éternelle» (Jn 3,14). Peu à peu, ce notable craintif de Jérusalem comprendra. Homme des premières questions, Nicodème sera aussi l’homme de la dernière adoration: 2 celui qui a interrogé le maître, dans la paix de sa maison (Jn 3,2), viendra «contempler le transpercé», dans le drame du calvaire (Jn 19,39). 

Car, aujourd’hui, sur le Golgotha, un signe dérisoire et grandiose clame en silence au-dessus des toits de Jérusalem «jusqu’à la fin et aux confins du monde», de quel incomparable amour Dieu nous a aimés ! Le Christ Jésus s’est tellement imprégné de nos péchés que c’est comme si «Dieu l’avait fait péché pour nous» (2 Co 5,21). Il s’est tellement chargé de toutes nos tentations que c’est comme si la tentation avait fini par mettre la main sur lui. «Et moi, ver, non point homme, honte du genre humain, rebut du peuple», chante le psaume (Ps 21,7). 

«Comme une racine en terre aride, sans beauté ni éclat nous l’avons vu, objet de mépris et rebut de l’humanité», continue le prophète (Is 53,2.9). Et la parole de Jésus résonne encore, jetant toute la lumière crue sur son anéantissement, son insondable kénose, le poussant jusqu’aux enfers ! «Comme Moïse – comme – éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il – ainsi – que soit élevé le Fils de l’homme» (Jn 3,14). Nous n’en finirons jamais de méditer sur ce double comparatif employé avec tant d’insistance par Jésus en personne ! 

«Comme Moïse éleva le serpent, ainsi sera élevé le Fils de l’homme.» Puissions-nous recevoir la force de comprendre avec tous les saints, ce qu’est non seulement «la largeur, la longueur, la hauteur, mais encore la profondeur de l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance» (Ep 3,19). 

(…)

Pour qu’aucun homme ne se perde, c’est Dieu qui s’est livré. Pour que tout homme se relève, c’est le Christ qui est tombé à terre. Pour que tout homme renaisse à la vie, voilà «le premier né d’entre les morts» (Col 1,18). «Jésus-Christ est une blessure dont nous ne pourrons jamais guérir» (Khalil Gilbran), tant que nous ne partagerons pas pleinement sa gloire. 

C’est pourquoi, oubliant l’horreur de ce geste et l’absurde de cette fin, sachant avec quelle liberté suprême Jésus a choisi le premier de se livrer ainsi, – «car sa vie nul ne la prend mais c’est lui qui la donne» – l’Église fête aujourd’hui non seulement sa croix mais plus encore la gloire. «Père, l’heure est venue, glorifie ton Fils pour que ton Fils te glorifie» (Jn 17,1). Langage de folie, mais qui confond dans l’amour la sagesse du monde (1 Co 1,21). 

Abaissement sans nom, à qui la liberté du Christ confère une grandeur majestueuse. Certes, aujourd’hui, le marcheur de Galilée est cloué ; l’annonciateur du Royaume est muet. La source de la vie, goutte à goutte, se tarit. Le Roi de Gloire meurt, nu, sous les lacérations (Ps 21,7). Et nous pleurons devant la mort du Fils unique ! Mais, au moment même où les hommes élèvent le Christ sur un gibet, «le Père l’exalte dans le ciel au-dessus de tout nom» (Ph 2,6-9). 

À l’heure où le Fils de Dieu subit la plus terrible solitude, son offrande établit entre tous une Alliance nouvelle et éternelle. Prenez, mangez, voici votre vie ! Prenez, buvez, voici votre joie ! (1 Co 11,25-26). 

La plus belle preuve d’amour efface aujourd’hui la pire manifestation de haine. Dans l’ombre affligeante de ce midi noir, le corps diaphane du Fils de Dieu s’irradie de gloire «et à sa lumière nous voyons LA Lumière» ! La ténèbre du péché est toute lavée par la mort claire d’un innocent. Aux sanglots des saintes femmes répondent là-haut les chants des anges. «Quand je serai élevé de terre j’attirerai tout à moi» (Jn 12,32). 

Aujourd’hui, «à Sion chacun lui dit : Mère, car en elle chacun renaît» (Ps 86,5). À cette heure, où Jésus meurt, voici que toute l’humanité reprend vie. En cet instant, où le corps de Jésus s’effondre, le corps du Christ, comme un Soleil, éclate à la vie. Au-dessus de la terre, dans le ciel ; au-dessous du ciel, mais pas sur terre ; entre le ciel et la terre, seul, entre l’homme et Dieu, «voici l’homme» et voici Dieu ! (Jn 19,5) Voici l’Homme-Dieu, qui remet aujourd’hui la Divinité dans le cœur de l’homme et replace l’humanité au cœur de Dieu. «Si quelqu’un m’aime, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive» (Lc 9,23). 

Pour nous aussi le chemin de la gloire ne peut passer que par la croix. À un Dieu qui m’a aimé par le don de toute sa vie, comment répondre autrement que par l’offrande de toute la mienne ? «Père, ceux que tu m’as donnés je veux que là où je suis, ils soient aussi avec moi pour qu’ils contemplent la gloire que tu m’as donnée» (Jn 17,24). Et que la croix, si glorieusement, a manifesté. 

Frère Pierre-Marie Delfieux

14 septembre 2012 – Homélie en la fête de la Croix glorieuse Saint-Gervais, Paris 

Lectures: Nombres 21, 4-9 Psaume 77 Jean 3, 13-17 

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